La scène du Théâtre national de l'Odéon en a vu de belles. Des scandales (Les Paravents, de Genet, en 1966), des occupations historiques (Mai 68). Mais une telle distribution, réunie pour dénoncer "l'asphyxie du théâtre public"... Les vétérans cherchent, en vain.
Ils sont tous là, mercredi 27 février. De A comme Alfredo Arias à W, comme Gérard Watkins. Les anciens comme André Engel, Claude Régy ou Jean-Pierre Vincent, et les plus jeunes, Emmanuel Demarcy-Mota, Jean Lambert-Wild ou Arnaud Meunier. Les patrons d'institutions, Muriel Mayette (la Comédie française), Stéphane Braunschweig (Théâtre national de Strasbourg), Olivier Py (Odéon), et les directeurs de compagnies, les Martial di Fonzo Bo, Jean-François Sivadier, Joël Pommerat. La plupart ont pris place sur des chaises, ou à même les planches. D'autres sont au premier rang de la salle, comme Patrice Chéreau ou Ariane Mnouchkine. Le gotha du théâtre français.
Ils sont "heureux d'être tous réunis", évidemment. Olivier Py, puissance invitante, ne manque pas de le souligner. D'autant que "tout s'est organisé en quatre jours, sans soutien syndical ni légitimité institutionnelle", insiste Jean-Pierre Vincent. Mais comme souvent, dans les grandes familles, l'occasion n'est pas très gaie.
Le symptôme peut paraître anodin. "6 % de gel de crédits pour certaines compagnies, 4 % pour d'autres, ça ne fera pas trembler la Banque mondiale", sourit Jean-Pierre Vincent. Mais ce chiffre en cache d'autres, insiste Arnaud Meunier : "L'action artistique et culturelle est sacrifiée avec des baisses de 20 % en moyenne qui concernent prioritairement toutes nos actions en milieu associatif ou institutionnel (hôpitaux, prisons). Les lignes budgétaires pour les actions internationales ou de formation professionnelle sont presque toutes supprimées." Sans compter la hausse du coût de la vie, qui n'a pas été prise en compte depuis 2002.
Mais à les écouter, il y a beaucoup plus grave que ce manque d'oxygène. "Aujourd'hui, tout ce qui relève de l'agitation des idées, de l'agitation des pensées, par le rire ou par les larmes, ça gêne", s'emporte Didier Bezace, directeur du Théâtre de la Commune d'Aubervilliers.
Alors que faire ? Soutenir l'action syndicale et nourrir la manifestation organisée vendredi 29 février, au Palais-Royal, comme le recommande Jean-Pierre Vincent ? Participer aux Entretiens de Valois, ces rencontres initiées par la ministre de la culture pour remettre à plat le système, comme le souhaite Georges-François Hirsch, président de la Fédération des employeurs du spectacle vivant privé et public (FEPS) ?
Insuffisant ou illusoire, a rétorqué Ariane Mnouchkine. Annuler le gel ne serait qu'" une victoire de chauffeurs de taxi. Nous devons nous faire comprendre de nos compatriotes, qui pour beaucoup nous rejettent dans une nomenklatura de privilégiés", a lâché la directrice du Théâtre du Soleil, provoquant un certain froid. Elle invite à agir au-delà du seul monde du théâtre. Car "nous n'avons pas un gouvernement normal".
La phrase a "choqué et blessé" Christine Albanel. Dans l'après-midi, la ministre de la culture a improvisé une conférence de presse pour assurer qu'il n'y avait "aucun désengagement". Et ce rassemblement exceptionnel ? "Une inquiétude qui n'est pas justifiée", a-t-elle conclu.
Extrait d'une lettre de Vitez adressée le 6 janvier 1986 à Jack Lang, alors ministre de la Culture (« Ecrits sur le théâtre, 5 »,