jeudi, 18 octobre 2007
la nuit qui a suivi (suite et fin)
"Sa soeur, celle qui s’est noyée... dans l’étang... non seulement elle ne l’a pas reconnu à la gare mais en plus, elle ne parlait plus... et non seulement, elle ne parlait plus mais en plus aucun son ne sortait de sa bouche... plus rien, plus rien du tout... elle gardait le silence... et non seulement elle gardait le silence, mais en plus, elle ne bougeait plus, allongée toute la journée dans un transat pour bébé d’où ses jambes, ses bras dépassaient tellement que cela en était comique... Son frère lui en a beaucoup voulu de ce silence, de cette immobilité... parce qu’ avant son accident, c’était une petite soeur très gaie, très volubile, toujours en mouvement et en éclats de rire, toujours prête à jouer, à suivre son frère dans de folles aventures : par exemple, leur lit superposé... eh bien, il suffisait qu’il le décide pour qu’il devienne un bateau pirate léger, rapide et facile à manoeuvrer qui s’élançait à la poursuite de leur coffre à jouets, un galion chargé à ras bord d’or et d’objets précieux, émeraudes, rubis, saphirs, perles, bagues, broches, collliers à croix de diamant. Navire en vue !, criait-il, lui le capitaine, à elle, son quartier-maître. Hissez le drapeau noir !... et quand les bateaux étaient bord à bord : A l’Abordage ! Tous deux alors en rugissant grimpaient, escaladaient la coque et alors... alors : pas de pitié pour ceux qui résistaient, on les tuait sur le champ et on jetait les corps à la mer, les autres, ceux qui se rendaient, étaient poussés dans la cale pour être faits prisonniers, on les ligotait parce que plus tard, on les échangerait contre une rançon ou on les vendrait comme esclaves... Le capitaine était toujours capturé sain et sauf pour qu’il avoue où il avait caché son trésor, ses épices, sa cannelle, son cacao, la soie, le coton, le cuir, les fourrures, le thé, café, poivre, sel, girofle, noix de muscade, blé, riz... Quand on lui a demandé de concevoir un spectacle sur l’eau, trente années plus tard, la nuit qui a suivi, il n’a pas pu dormir, alors que c’est quelqu’un qui dort bien. Toute la nuit, il a pensé à l’accident de sa soeur, il y a pensé jusqu’au petit matin et alors qu’il prenait son petit-déjeuner, qu’il se rappelait ses moments d’avant la noyade durant lesquels ils jouaient aux pirates, il a pris conscience que les premières histoires qu’il a écrites, c’était pour elle, c’était pour sa soeur, celle d’après la noyade... comme elle ne pouvait plus l’accompagner physiquement dans ses folles aventures, désormais elle le ferait par les histoires qu’il lui écrirait et qu’il lui raconterait...
Quand il le faisait, il voyait dans ses yeux qu’elle le reconnaissait... enfin.
Ce que je viens de vous raconter est personnel, je vous l’accorde... mais vous, nous, moi, quel est le rapport, intime, que nous entretenons avec l’eau? Qu’est-ce qui nous lie à elle... vraiment ?"
22:41 Publié dans l'eau est une flamme mouillée (spectacle) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : eau, noyade, soeur, famille
La nuit qui a suivi (extrait 1)
Spectacle de proximité créé pour les ESCALES DE L'EDUCATION (du 17 au 20 octobre 2007) à Lormont sur le thème de l'EAU. Avec Julie Läderach (violoncelliste) et Sophie Robin (comédienne). Textes recueillis, écrits et mis en jeu par Renaud Borderie.
extrait n°1 :
"Quand on lui a demandé de concevoir un spectacle sur l’eau, la nuit qui a suivi, il n’a pas pu dormir, alors que c’est quelqu’un qui dort bien. Toute la nuit, il a pensé à l’accident de sa sœur, à cet accident qui date d’un peu moins de trente ans… il avait huit ans, elle trois, il était en vacances chez ses grands-parents… et un soir, il est 19H.30, le téléphone sonne, sa grand-mère répond et elle éclate en sanglots, puis après quelques « oui, oui », après quelques « bien sûr » et un « ne t’inquiète pas, ma Chérie ! », elle raccroche et elle lui sourit, il lui demande ce qu’il y a, sa grand-mère lui répond et lui part en courant dans le salon où son grand-père regarde la télévision… « Quelque chose ne va pas, Renaud ? - Ma sœur s’a noyé » Elle était tombée dans un étang, un petit étang… Oh pas longtemps, quelques minutes à peine… mais on a pas pu la ranimer tout de suite… Il y a eu quelques jours de coma et après ces quelques jours de coma, sa sœur «était comme un bébé à qui il a fallu lui réapprendre à parler, à marcher, à qui il a fallu réapprendre à manger toute seule, à être propre, etc. etc. Lui est resté après cet accident plusieurs mois chez ses grands-parents, c’est sa grand-mère, professeur à la retraite, qui lui faisait l’école… durant ces longs mois, on le plaignait (« Le pauvre, sa sœur s’est noyée… » « Le pauvre, ses parents doivent lui manquer ! »), alors on l’a gâté beaucoup, on l’a choyé, on l’a dorloté, câliné, le cajolé, bichonné… Qu’est-ce qu’il a été heureux durant les mois qui ont suivi la noyade de sa sœur… mais il a bien fallu qu’il rentre chez lui… A la gare, sa sœur ne l’a pas reconnu… lui, son frère aîné, son grand frère, son unique frère, elle ne l’a pas reconnu… c’est à ce moment-là qu’il s’est rendu compte que sa sœur s’était noyée…
Et celle qui est responsable, c’est l’eau, l’eau de cet étang… et trente ans plus tard, on lui demande de concevoir un spectacle sur l’eau… Comment va-t-il pouvoir la célébrer, lui qui fait exprès de la laisser couler quand il se lave les dents, qui tire la chasse même s’il n’a pas… lui qui ne va jamais à la mer, jamais à la piscine, qui n’aime les torrents qu’asséchés ? Qu’est-ce qu’il va bien pouvoir raconter dans un spectacle sur l’eau, lui qui la déteste ?
Ce que je viens de vous raconter est personnel, je vous l’accorde… mais vous, nous, moi, quel est le rapport, intime, que nous entretenons avec l’eau ? Qu’est-ce qui nous lie à elle… vraiment ?"
22:25 Publié dans l'eau est une flamme mouillée (spectacle) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : eau, noyade, famille.