MUNICIPALES - Il est plutôt relax. Col ouvert, pull en laine, sirotant un café dans son QG de campagne, Alain Juppé est souriant, confiant, presque désinvolte. Sauf quand il évoque son adversaire. La voix se fait plus sèche, le propos plus abrupt. Il aimerait glisser. S’en tenir à son très sobre : « Je n’ai pas envie d’en parler ». Mais épingle les « menteries » et les « fadaises » du camp d’en face, « ces personnes dont la principale qualité est la méchanceté ». C'est plus fort que lui.
Ces dernières semaines, la tension est montée d’un cran à Bordeaux. De la campagne courtoise où chacun se plaisait à afficher son respect mutuel, où l’on partageait l’affiche en bonne intelligence lors des manifestations officielles (lancements de chantiers, ou de programmes culturels), le climat a tourné querelleur. On se chamaille, on s’accuse, on s’exaspère. Plus question désormais de se croiser en dehors des débats codifiés. Et le chalengeur socialiste n’est pas en reste, dénonçant sans relâche « un système clanique », attaquant le maire sortant sur sa gestion, son « manque de transparence », ou la fuite des entreprises. Les concurrents en sont même à se taxer mutuellement de « copiage ». En réponse à « l’idée du jour » lancée par les socialistes, Juppé répliquait par « le plagiat du jour ». Quant à Rousset, il jure que l’UMP a voulu imiter sa liste et que son adversaire récupère toutes ses propositions. Bref, pour la première fois, Bordeaux découvre les orages d’une campagne disputée, avec une gauche unie, emmenée par un leader reconnu, capable –ce n’était pas arrivé depuis soixante ans – de faire trembler la droite.
Député de la septième circonscription de Gironde et président de la région Aquitaine, Alain Rousset a la carrure pour tenir tête à l’ancien Premier Ministre. Juppé le sait, et jamais il n’a mené une campagne aussi méthodique. Les quartiers sont labourés un à un. Le candidat rencontre les jeunes dans les bars, les vieux sur les marchés, et les actifs chez eux, lors de « réunions d’appartement ». Les communiqués tombent comme s’il en pleuvait. Chaque soir son meeting, chaque après-midi son point presse. Sans compter le site internet, le blog et la page Facebook. Car le maire sortant joue gros. Après son exil au Québec, sa reconquête de Bordeaux à la hussarde en octobre 2006 avec plus de 55% d’abstention, puis son échec aux législatives de juin dernier qui l’a contraint à se retirer du gouvernement, c’est sa survie politique qu’il engage sur ce scrutin. Pour le moment, les chiffres sont favorables, et le donnent même vainqueur dès le premier tour. D’où la bonne humeur et les sourires.
Mais Rousset est un compétiteur solide et combatif. « Du genre à avoir l’énergie bandée par la difficulté » glisse une co-listière. Pour lui une campagne « rude » est une campagne « stimulante ». Il continue donc à avancer ses pions, rendant coup pour coup et alignant les « chiffres noirs de la municipalité ». « Alain Rousset c’est un peu un diesel, il lui faut juste du temps pour chauffer le moteur », pointe Pierre Hurmic, chef de file des Verts qui font pour la première fois liste commune. Après avoir tergiversé pour annoncer sa candidature, et bouclé sa liste dix jours en retard sur Juppé, il n’a présenté son programme que lundi, trois petites semaines avant l’échéance. Depuis hier, tous les bataillons de militants sont donc réquisitionnés pour le diffuser massivement. « Il était temps, reconnaît Pierre Hurmic. C’est maintenant qu’il faut se donner les moyens et passer au braquet supérieur ». Dans une ville où Ségolène Royal a recueilli plus de 52% des voix à la présidentielle, la gauche ne veut pas laisser passer sa chance. D’autant que son leader a les moyens de ratisser large. Gestionnaire avant tout, pétri de culture d’entreprise, intarissable sur le développement économique et l’innovation, il jouit d’une excellente réputation auprès des patrons (au point que certains de ses proches regrettent qu’il en oublie de parler aussi des sans-papiers). Jouant à fond la carte du terrien et du bon vivant, toutes les occasions sont bonnes pour marquer sa différence de style. Apéro au local de campagne, Rousset trouve le bar un peu tristounet, il s’éclipse et revient conquérant, un carton de Suze entre les bras. Pas intimidé par les réalisations du sortant, il l’attaque même sur son point fort : l’embellissement de la ville. « Bordeaux restera belle, minimise-t-il. Il suffit de nettoyer les pierres tous les 40 ou 50 ans. Mais faire d’une ville un théâtre ce n’est pas seulement créer la belle pièce. C’est aussi s’occuper des acteurs en coulisse ».
Alain Juppé n’apprécie pas du tout, fier d’un bilan qu’il estime reconnu par « tous les observateurs objectifs ». « Oui, les façades ont changé, et tant mieux, parce qu’elles étaient sales et tristes, et qu’elles sont devenues propres et joyeuses ». Son credo, c’est donc de « continuer le changement ». Mais en tirant malgré tout quelques enseignements des déconvenues récentes. La liste d’alliance UMP-Modem a été entièrement refondue, rajeunie, et élargie. Les caciques en sont pour leur grade, subitement relégués aux dernières places. Une fois de plus, cependant, les sacrifices ont été consentis en silence. Et les troupes avancent en rang serré. Le candidat de la droite a aussi pris bien garde à renouveler ses vœux de proximité, jurant qu’il serait désormais un « maire à plein temps », et qu’on ne l’y prendrait plus à ambitionner d’autres destinées. Heureux hasard du calendrier, le moment semble plutôt bien choisi pour afficher ses distances avec le gouvernement. Galipette de la fortune, c’est peut-être finalement son éviction du ministère qui permettra à Alain Juppé de conserver son siège bordelais. Elle apporte en tout cas à la prochaine élection un écho un peu dramatique qui semble plutôt jouer en sa faveur. Sa tombeuse des législatives, Michèle Delaunay, est la mieux placée pour en parler : « Je crains un courant d’empathie vis-à-vis du soldat Juppé, sur le thème « il a quand même fait des choses, et il a déjà tant subi » ». Ce n’est pas l’intéressé qui va la détromper.
Laure Espieu