mercredi, 08 août 2007
sa vie en 35 lignes
qu'est-ce que c'est Monsieur
vous m'avez dit je vais venir vous voir mercredi 8 à 14 heures et je vais vous poser des questions sur votre vie c'est ce que vous m'avez dit ou non
oui je vous ai dit ça mais ce papier c'est quoi
c'est les choses importantes que vous voulez savoir de ma vie
moi c'est pas c'est pas pas que les choses importantes qui
vous voulez savoir à quelle heure je me lève ah non dites pas ça quand même
et pourquoi pas à quelle heure vous vous levez
ça c'est pas grave ça d'abord je dors mal moi oui ben moi c'est les choses importantes que je veux vous dire alors comme j'avais peur de les oublier en parlant avec vous comme ça là dans la conversation vous savez quelquefois ça euh bon alors je les ai notés tenez
tout est écrit sur ce papier
oui
toute votre vie
oui pas celle du voisin c'est pour vous vous le lirez chez vous
ah non c'est à vous de la lire votre vie
oh dites moi vous oh là là hein je me suis appliqué pour écrire et tout (long silence) bon si vous voulez (il tousse) je viens d’une famille très pauvre je n’avais que quatorze ans quand j’ai commencé à travailler mon père était agriculteur et ma mère restait à la maison pour s’occuper des enfants et du ménage je ne pouvais pas continuer mes études j’ai arrêté d’aller à l’école à quatorze ans après l’obtention de mon brevet à cette époque ma famille le Maroc et moi-même on vivait sous la colonisation française jusqu’en 1956 on a été sous colonisation française les Marocains ma famille vivaient dans la misère le pays était divisé en deux il y avait le clan français et le clan marocain il y avait des barrages partout même les cinémas étaient divisés en deux bien sûr les Français vivaient dans la partie moderne du Maroc et les Marocains eux dans la partie ancienne tous les soirs il y avait une heure précise pour rentrer chez nous on appelait ça le couvre-feu tu ne pouvais pas rester longtemps dehors le soir je vivais à Mecknès c’est la ville où je suis né et puis un jour les Marocains se sont rebellés ils voulaient l’indépendance les Français ont enfin quitté le pays ils ont emporté les biens ils ont emporté les savoirs le pays était libre mais il était détruit par vengeance par colère les Marocains ont détruit les plantations que les Français avaient mis en place ils ont détruit le peu de choses qu’on leur avait laissé j’ai commencé à travailler à quatorze ans après mon brevet je me suis inscrit au concours d’infirmier pour soigner les animaux et plus particulièrement les vaches j’ai réussi mon concours du premier coup et j’ai commencé un stage de six semaines je me souviens que j’ai reçu une lettre d’un copain qui travaillait en France plus précisément en Corse il me disait de venir le rejoindre j’ai refusé je me sentais bien au Maroc je touchais de l’argent je me payais mes affaires je n’avais pas besoin d’autres choses jusqu’au jour où ma mère est morte tout est allé mal alors mon père a rencontré une femme avec laquelle il s’est mariée avec qui il a eue beaucoup d’enfants cette femme je ne l’ai jamais considérée comme ma mère même si c’était la nouvelle femme de mon père la famille s’est dispersée j’avais 18 ans j’en avais marre pardon pour ce mot mais j'ai cherché j'ai cherché d'autres euh ma fille elle est à la fac elle est intelligente m'a dit t'inquiètes alors bon et j’ai quitté la maison je suis parti pour la France je suis parti pour la corse j’ai réussi à y entrer et j’y ai travaillé comme agriculteur pendant un an puis ensuite j’ai travaillé à Marseille puis à Lille je suis reparti dans le sud puis dans l’ouest dans l’est et j’ai décidé de m’installer à Bordeaux où j’ai préparé un CAP de soudeur j’ai obtenu mon diplôme du premier coup je suis arrivé le premier c’est à dire que j’ai obtenu la meilleure note de toute la classe j’ai tout de suite trouvé à travailler j’ai beaucoup travaillé en intérim aujourd’hui je suis à la retraite mais j’ai eu un emploi fixe à Cenon aujourd’hui je suis père de cinq enfants Rachid Fatima Nabila Nabil Malika et je suis fier d'eux et je les aime voilà monsieur voilà c'est ma vie j'ai compté il y a 35 lignes
23:06 Publié dans embedded (rencontres...) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : maroc, littérature, indépendance marocaine, mecknès
samedi, 28 juillet 2007
ce monsieur, ce matin même

et quand l'Allemagne est rentré en France ils ont commencé à ramasser les autres Marocains les jeunes comme moi quoi moi j'avais presque vingt ans et je me suis caché pour ne pas y aller en France tu vois pour faire la guerre contre les allemands
ah oui d'accord mais qu'est-ce qu'on leur disait à ces jeunes pour qu'ils partent en France qu'est-ce qu'on leur disait
on leur disait tu verras c'est ça la France et on leur donnait un peu d'argent et puis après on leur a plus donné le choix moi faire la guerre non non non non
mais vous êtes caché où
oh là là dans des cachettes dis donc je vais pas te dire mes cachettes
qu'est-ce qui a fait que vous vous disiez je ne veux pas y aller
les premiers rassemblés je te dis on leur donnait de l'argent et après on prenait tout le monde on avait plus le choix tu parles moi j'avais peur de cette guerre mais je me souviens plus de ce qu'on disait moi j'étais encore petit je savais pas la France la guerre non mais tu vois moi je comprenais pas pourquoi les Français étaient au Maroc et qui étaient les Marocains qui avaient ramené les Français au Maroc sur le plan politique on savait pas ce qui se passait non je connais pas je comprends pas ce que tu fais parce que tu vois au Maroc c'était comme la France là-bas les français commandaient tout le monde comme ici mais ici bon c'est normal y'avait la gendarmerie française
mais vous en souffriez au quotidien
ça nous intéressait pas à l'époque à l'époque c'était comment vivre tu vois on était comme des poules qui cherchent leur nourriture après qui est là qui commande pourquoi les poules elles ont faim moi quand ma mère s'est mariée j'ai vécu un peu avec elle son mari avait une ferme et il était âgé je l'aidais à la ferme où il était employé j'étais payé quatre centimes d'époque
par jour
par jour on était très pauvre on travaillait chez des français
mais quand avez-vous quitté votre village
entre vingt vingt-cinq et trente ans peut-être j'ai quitté mon petit village pour la ville
mais quelle ville
Casablanca Rabah mais partout où tu trouvais un patron partout
mais qu'est-ce qui fait que vous soyez parti de votre village
le travail le travail
vous avez pas eu peur de partir quitter la campagne pour la grande ville
j'étais mûr monsieur ça me dérangeait pas et j'avais de la famille à Casablanca
mais quel travail avez-vous fait à Casa
de tout quelquefois ça quelquefois ça dans le bâtiment je travaillais la pierre je montais les murs avec des cailloux enfin je regardais beaucoup parce que d'abord je faisais l'apprenti et puis après je connais je connais en regardant j'ai compris comment on faisait le métier de maçon oui en regardant moi je regarde
mais quitter votre village c'était pas très dur
non non non je faisais des navettes et puis il fallait manger vivre j'emmenais mon salaire à ma mère je restais avec elle et je repartais une fois qu'il y avait plus d'argent
vous rameniez l'argent à votre maman
oui après je me suis marié au bled avec une cousine elle s'appelle Zaïa et maintenant elle est avec moi ici on a eu six enfants tous les deux je travaillais dans la ville mais ma famille est restée avec ma mère je les voyais quand je descendais au village
vous rentriez souvent au village
y'avait 200 kilomètres alors quand j'avais de l'argent je rentrais quand y'avait pas d'argent c'est comme ça la vie
combien d'enfants sont nés au Maroc
un seul est né en France
très bien après l'épisode casablanca il y eut la France donc
c'est mon employeur qui m'a ramené en France il s'est occupé des papiers et du regroupement familial puisque moi je suis arrivé en 1965 en France avec mon employeur mes enfants ma famille sont arrivés en 68
vous aviez quel âge à ce moment-là
eh bé euh euh calculez (on rit) oui oui q
uand votre employeur vous a proposé de partir en France vous avez hésité ou pas
non pas du tout on travaillait chez lui là-bas il était bien il nous a demandé on a pas dit non et c'est lui qui a fait le nécessaire pour nous c'était une corvée de moins et voilà
mais pourquoi votre patron est parti en France
c'était un français
ah très bien avant de parler de votre arrivée en France je voulais vous demander comment vous avez vécu l'indépendance de votre pays
je m'en foutais je travaillais avec un patron je travaillais j'avais un salaire c'est tout ce qui comptait pour moi vivre
mais vous l'indépendance a changé quelque chose sur le plan financier sur le plan les conditions de vie ou pas
mon patron est parti en France juste après l'indépendance donc moi j'ai pas vécu tout ça il a ramené ses employés en France j'ai pas su ce que le Maroc est devenu
18:20 Publié dans embedded (rencontres...) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : maroc, entretien, vieillesse, rencontre