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mardi, 04 mars 2008

lu ce soir sur le site www.alexandre-jollien.ch

" ERASME,  OU  L’ART  DELICAT  D’ETRE FOU  AVEC  MODERATION

L’affaire Clearstream, les kamikazes en Irak, les extrémismes  me montrent le piteux spectacle de la déraison humaine. Je me suis choisi pour m’embarquer sur l’océan houleux de l’agitation, du tumulte, des fracas quotidiens Desiderius Erasmus Roterodamus. Si l’auteur de l’Eloge de la Folie loue l’insouciance et l’innocence, il condamne sans concession la démence meurtrière qui ravage le monde. Il fustige la haine qui occasionne la guerre, le meurtre, le viol, les tromperies et les duperies. Il m’aide à comprendre que l’homme n’est jamais ou blanc ou noir. En lui se côtoient le bon et  le mauvais. C’est ce qu’illustre bien la mythologie gréco-latine. Les dieux y sont dépeints avec une versatilité qui ferait pâlir le plus capricieux des hommes. La lecture des Psaumes exprime aussi la richesse des sentiments humains. Ce qui me plait chez Erasme, c’est sa volonté de construire avec l’homme tel qu’il est. Exit l’idéalisme, l’angélisme, le moralisme.

Partir à la découverte de l’homme, c’est donc rencontrer un être en chair et en os, traversé par des conflits intérieurs, des contradictions, des paradoxes. On sait, par exemple, que Schopenhauer, le chantre de l’abnégation, ne s’endormait jamais sans une arme à feu près de lui. Il habitait au rez-de-chaussée pour s’épargner de mourir dans un incendie. Lorsqu’il dînait en ville, il emportait son propre verre pour éviter la contagion. Enfin, celui qui critique nos intérêts mesquins, notre nombrilisme avait pris grand soin d’écrire au recto d’un portrait de lui où ses cheveux apparaissaient rouges, qu’il n’était pas roux. Où est-il écrit qu’il nous faut être parfaitement cohérents ?

Avec Erasme, je comprends que le meilleur des hommes n’est pas celui qui est exempt de défauts mais celui qui en a les moins grands. Il sied de se départir d’une exigence de perfection. Nul besoin d’être irréprochable pour être apprécié et aimé. Ce constat, loin de désabuser l’homme, le grandit en lui redonnant ses dimensions véritables. Je suis le terrain de luttes intérieures, de complexes, de jalousies, de culpabilité. Et alors. Pour diminuer ces ennemis de la joie, ne faut-il pas d’abord les considérer avec bienveillance ?

A ce propos, Erasme donne la parole à Dame Folie. Elle qui répand partout ses influences. Tout est folie. Les relations humaines sont cimentées par une certaine légèreté qui aide à faire oublier les faux pas pour ne retenir que l’essentiel. Dame Folie sait que le combat entre la raison et les passions est inégal. La preuve ? La raison est enfermée dans la tête tandis que les sentiments déploient leur empire sur tout le corps.  Elle remarque que ce qui répand le genre humain n’est pas la tête, ni le nez, ni le pied, pas même la main mais la partie la plus folle du corps, partie que l’on ne saurait nommer sans rire.

Dame Folie prétend qu’elle n’arriverait pas à régner sans l’aide de ses suivantes. Il y a d’abord l’amour-propre, Philautie. En effet, elle nous invite à nous aimer avec nos défauts, nos imperfections. Comment saurait-on apprécier l’autre si l’on sombre dans la haine de soi ? Et le penseur distingue bien l’amour propre de l’orgueil, de la suffisance, du mépris, fruit d’une démence aveugle. Dame Folie peut aussi compter sur l’Ethé, l’oubli.  Serait-ce que, pour ne pas tomber dans le remord et la rancune, l’esprit suffisamment souple peut se délester de ce qui appesanti l’homme et le rend triste ? Oublier, c’est passer à autre chose, s’ouvrir à l’avenir, cesser de s’enfermer dans des étiquettes, dans des actes, etc.

Vient ensuite la Misoponie
, la paresse, le désoeuvrement. Les clients de Dame Folie doivent s’y adonner pour privilégier l’être sur l’avoir, sur l’action. La prodigue fait aussi des dons grâce à Hèdonè,  la volupté qui aide à découvrir les joies de l’existence. Là aussi guette un danger quand la soif du plaisir nous installe dans la dépendance.  Anoia, la déraison nous apprend que tout n’est pas rationnel, elle aide peut-être à se départir d’une volonté qui veut tout maîtriser, tout comprendre. Avec Tryphè et Komos, Dame Folie nous invite tour à tour à la mollesse et à la fête. Enfin, grâce à Nègretos Hypnos, celui qui adhère à l’insouciance connaît la joie de goûter un profond sommeil.

Savoir que chaque individu peut cacher un étourdi, un petit fada, un cinglé, un barjo, un joyeux loufoque, un maboule à ses heures ne suffit pas. Il s’agit de bien discriminer entre la plaisante folie qui favorise la vie en écartant le voile sombre que posent sur elle la crainte de la mort, les maladies, les accidents, le deuil, les amitiés et les amours trahies, et la démence violente qui plonge le fou dans l’inhumanité. Si Erasme passe l’éponge sur celui qui déraille ou perd quelque fois la boussole, il ne nourrit aucune indulgence envers les fous respectés, les fous à lier qui nous trompent, ceux que l’on croit sains, ceux qui, parfois, nous gouvernent. Car le délire œuvre partout.

Aussi, en reposant l’Eloge de
la Folie,
 j’acquiers une plus grande confiance en l’homme. Débarrassé des illusions, je peux m’appliquer à réaliser le projet d’Erasme, vaincre le mal par un gai savoir. Je ne souhaite plus développer une culpabilité hargneuse à chacun de mes faux pas mais bien plutôt tenter de comprendre pourquoi il y a tant de contradictions en moi. Je suis toujours frappé de notre propension à juger l’autre. Un tel est triste, et on a tôt fait de brandir l’étiquette de dépressif, un autre éprouve de l’angoisse et n’osant plus sortir de la maison, il passe pour un lâche, un misérable. Erasme, en me mettant en face de mes difficultés, mes incohérences, propose que je m’en prenne à la racine du mal pour que jamais celui-ci ne puisse s’installer en moi. Le fou est hors de lui-même comme celui qui aime."

                   ALEXANDRE JOLLIEN


                                                                                 

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