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dimanche, 30 septembre 2007

lu sur le site Tiers Livre cet interview de François Bon

 

l’écriture comme improvisation

entretien avec Philippe Le Boulanger pour L’Art à l’Ouest (Nantes)

« C’est soi-même qu’on recherche ». Peux-tu décrire le mouvement qui t’a amené à écrire sur les Rolling Stones puis sur Dylan ? (demain Led Zep ?) L’articulation entre la recherche/l’accumulation documentaire et la reconstruction du sens/la fiction ?
Dans le travail d’écriture, on n’a que soi-même comme point de départ. On se traverse pour rejoindre les zones d’éclaircissement. C’est Barthes qui dit ça le mieux : « On écrit toujours avec de soi. Je voulais comprendre qui nous étions, dans notre coin de province, dans les années qui ont précédé mai 68, qu’est-ce qu’on en avait compris ou manqué. Et je n’avais rien, aucune photographie, aucun objet, si peu d’événements. Et puis, un jour, à Marseille, sur le trottoir d’un bouquiniste, je suis tombé sur un album illustré, un des premiers à avoir été consacrés aux Stones, et c’est tout ça qui me sautait à la figure, les photos, les objets, les sons. J’avais un chantier de fouille, tout était datable. Plus mystérieusement, c’est un genre de tunnel à traverser le temps : la musique ou une page de livre ont cet effet-là pour moi. Dans un premier temps, j’ai essayé une prose un peu libre, j’intitulais ça Tombeau de Keith Richards et ça ne marchait pas. J’ai mis longtemps pour trouver le déclic : ce livre devait produire sa propre documentation. Ne pas supposer connue la vie des Rolling Stones, ni de Chuck Berry, ni ce qu’était, pour chacun de nous, le premier électrophone Teppaz. Je me suis engagé dans ce bouquin en me disant que je ferais ça une fois dans ma vie, et que pour cette période de crête des Rolling Stones, disons de 1965 à 1972 , j’avais légitimité à le faire. Mais, une fois le chantier ouvert, difficile de s’arrêter : pour les années 70, la même charge symbolique, c’est plutôt Led Zep qui en est le marqueur. Et j’avais aussi tout ce monde plus lointain, en amont, l’assassinat de Kennedy, la guerre froide et les abris anti-atomiques. Une interrogation aussi sur le texte et les paroles : pourquoi, chez les Stones ou Led Zep, des textes aussi pauvres ? Tout cela me ramenait à Dylan. Lui aussi, écouté constamment.

L’équilibre - ou la distance - entre le personnage (biographie) et l’auteur (autobiographie) ? Rolling Stones, puis Dylan, sont sous-titrés Une biographie. Pourquoi pas Roman, finalement ?
On est dans une période de diktat du mot roman, fin de comète d’un âge d’or inauguré par Balzac et Flaubert. La tradition littéraire de notre langue se moque de ces limites de genre : Saint-Simon, par exemple, est pour moi le modèle le plus constamment actif. D’autre part, ce qui compte, c’est comment on pousse l’écriture à affronter ce qu’on ne sait pas, pour en extorquer un peu de justesse. S’il n’y a pas de réponse au bout (et surtout avec Dylan), au moins radicaliser la façon dont on interroge le monde. Ce qu’on documente, ce qu’on apprend, devient chaque fois une contrainte supplémentaire pour l’écriture. Ce n’est que dans la rigueur qu’elle a une chance d’être juste. D’autre part,les vies (les vies de saint au troisième siècle, la Vie de Rancé de Chateabriand, les Vies minuscules de Pierre Michon), c’est un genre majeur de l’histoire littéraire. Un réservoir très fort de formes.

François Bon, musicologue ? Musicien ? Groupie ? Documentariste ? Un peu de tous ces qualificatifs ? Et à quelle hauteur ? La question est pertinente parce que François Bon ne disparaît jamais derrière Bob Dylan. Bref, "Monsieur Dylan, c’est moi" ?
Non, Dylan c’est Dylan, un portrait d’artiste complexe, glissant et dur, mais tout entier travaillé par des figures d’écriture. Donc nous renvoyant à nous-mêmes, autrement que ce que nous savons d’avance. C’est ce qui justifie l’approche. L’écriture c’est une sorte de vertige, de trou. C’est là où on ne maîtrise pas. Alors oui, quand ma vieille maman me dit : « Je ne sais pas où tu vas chercher tout ça », ça me fait sourire, mais la documentation, vraiment, c’est avant le trou. Il y a un plaisir vrai à l’enquête, remonter vers les lieux, les gens, affiner le détail. Mais c’est la préparation de la page, ça ne lui donne aucune garantie. Musicologue encore moins : je parle guitare à travers mes rêves d’ados, je sais ce que c’est qu’un accord ouvert, et, pour Dylan par exemple, l’histoire de ses instruments c’est très important. Mais la voie de passage, l’endroit funambule où le travail commence, c’est ce portrait d’artiste. Peu importe qu’il tienne à la musique, à l’architecture. Et là aussi, Dylan abat un drôle de jeu de cartes, dans les périodes où la peinture compte plus pour lui que la musique, par exemple. Mais, pour avancer, c’est l’écriture elle-même qu’on questionne : qui je suis, d’où je parle, quelle garantie j’ai que mon discours soit juste. Alors oui, la démarche d’écriture reste un des paramètres à la surface du texte. Corollaire : ce qui compte, c’est la fabrication, l’invention. Parce qu’on s’interroge sur l’invention, il faut en examiner de près les conditions concrètes. On a la chance, pour Dylan ou les Stones, que des témoignages très précis abondent sur les séances d’enregistrement. Les registres du studio 1 de Columbia, ou des studios Columbia de Nashville, pour Dylan : l’invention est quantifiée, contrainte de se matérialiser à date fixe. Grande question à rebours pour l’écriture.


Le temps, les dates, les générations... Rolling Stones, et maintenant Bob Dylan, peuvent apparaître à certains comme des livres pour baby-boomers. Et pourtant ne sont-ils pas avant tout des livres qui affirment que cette musique est un art, ces chanteurs des artistes, dans un univers culturel français où c’est loin d’être évident à affirmer, a priori ?
On n’écrit pas de la littérature dans un dispositif d’adresse. On creuse dans ce qui est déjà donné. Je suis né en 1953, si je décortique mon adolescence c’est ces bonshommes-là que je trouve. Après, on peut trouver d’autres justifications. Nous étions enseignés à une perception du monde où les forces productives, le capital, étaient censés expliquer l’histoire. Et la petite surface des mœurs, au-dessus, relever seulement de l’idéologie. On s’est aperçu tardivement que quelques-unes des plus importantes mutations, l’appropriation spatiale, le commerce mondialisé, le rapport langue française et langue anglaise, le statut des images, tout cela au contraire se jouait dans cette surface faussement miroitante. Le monde anglo-saxon a compris avant nous qu’il fallait faite l’histoire de ces processus. A nous aussi d’utiliser notre place spécifique dans la réception (quelle curiosité, le jeu de validation réciproque Angleterre Amérique dans l’histoire des Beatles, des Stones, de Dylan), pour examiner de près ces mutations de notre propre temps. Je parle depuis mon âge : je m’explique avec ce qui est déjà du passé, mais dont l’interférence avec le présent est constante. Comment faire récit du présent, c’est plutôt là, l’enjeu.

Avec emphase, trop sans doute, je dirais bien que ces livres marquent des "tournants" dans notre univers culturel, dans le mien en tous les cas. Une certaine culture, assumée. (NB : magnifique phrase de Pierre Michon, dans l’émission Zazie : "François Bon, quand il roule la nuit dans le brouillard en écoutant les Rolling Stones, la métaphysique lui tombe dessus".
C’est un fait empirique. Dans une mutation très rapide du monde de l’après-guerre, soumis à des cassures violentes de la représentation (les photos couleur, la télévision, la mixité, le service militaire en crise, la conceptualisation du mot jeune), nous avons érigé en nous, comme château de ce que nous ne comprenions pas, des rythmes électriques, une beauté inédite, celle des guitares amplifiées. On découvre aujourd’hui que c’est un trait commun, qu’on soit devenu intellectuel, universitaire, artiste peintre ou chauffeur routier ou gardien de musée, mais avec une petite boucle d’oreilles ou les cheveux un peu trop longs. C’est notre jardin de littérature, là où nous avons à nous expliquer, sans que nous en décidions, pour renduire la vieille interrogation de la langue. On s’est peut-être trompé un moment, en s’imaginant que seuls les genres populaires de l’écriture pouvaient appréhender une mutation qui s’est déployée par des pratiques populaires. Mais le terrain culturel de ce tournant, via Debord, Adorno et Marcuse, ou les Mythologies de Barthes, ou les réflexions sur histoire et récit, tout cela était prêt.

L’écriture, le rythme, l’anglais (l’américain). Je suis troublé par l’écriture de Bob Dylan. "Prendre le temps d’accumuler de la lourdeur". Il me semble qu’il y a là de l’invention, une formidable invention. "Pas de particularité obligatoire" ? Je n’en suis pas si sûr.
Dylan oblige à cela, parce que c’est un type incroyablement lucide, intelligent, et qu’il dû décider très tôt, pour survivre, d’une séparation radicale entre ce qui est public et ce qui doit rester privé. Il nous dit : « Pour me comprendre, il faut aimer les puzzles. » Alors bien savoir où est sa propre place, dans ce travail : ne pas vouloir régler la question, ne pas prendre position (Dylan a-t-il du bonheur aujourd’hui ?), mais accumuler, gonfler le texte en amont pour retrouver l’endroit du choix, l’endroit où lui-même doit se confier à l’arbitraire. Pour ce bouquin, je n’ai pas maîtrisé grand-chose. On passe des semaines à se préparer à dire tel événement, tel enregistrement, on marine dans la doc sans écrire une ligne. On peut bloquer des jours, des semaines, et puis déclencher dix pages dans une nuit, ou dans un bistrot de New York. J’étais complètement à l’aveugle. Dylan est quelqu’un qu’il faut prendre par ses transitions, ses apories, ses attentes. Il n’écrit pas quand il va bien. Alors on se met dans les mêmes apories, les mêmes peurs. Là, à deux mois de distance, j’ai l’impression que je ne sais plus ce qu’il y a dans ce bouquin. Sa vie à lui, ma doc, j’ai tout parfaitement en tête, mais ce qui s’est passé dans l’écriture, c’est hors de ma portée.

Le rythme, l’oral, la lecture. J’ai adoré la conférence de La Baule (et pourtant c’était la 3e, moins préparée que les 2 autres disais-tu, mais peut-être parce que c’était la 3e, et peut-être parce que tu y as lu principalement le dernier chapitre, remarquable).
Il faut se faire raconteur d’histoire. C’est un vieil art, plus ancien que l’écriture. J’ai besoin de cette tension. Après la publication du bouquin sur les Stones, j’en ai souvent présenté des lectures. Peu à peu, je gardais le bouquin à la main et je racontais les histoires, tout en faisant écouter les musiques. J’ai pris goût à ces moments : travailler la concentration, avoir la maîtrise de son matériau, mais accepter l’écart, la dérive, suivre plusieurs fils. Pour Dylan, j’ai eu la chance qu’on puisse tenter en binôme, à France Culture, avec Claude Guerre, un feuilleton en 15 fois 20 minutes : c’est très peu de mots par rapport à l’espace du livre, mais ça contraint à aller bien plus loin dans l’osmose entre les musiques et les éléments de récit. Ces trois heures successives, à la Baule, je commençais par une traduction de chanson dite sur la musique de Dylan lui-même, et c’était comme lever un couvercle sans savoir ce qu’il y avait dessous… Je crois que j’ai intégré un peu de cette composante de l’improvisation dans l’écriture même du livre.

Je me souviens d’une représentation de Daewoo au théâtre, on m’a parlé d’une autre de tes lectures (à Saint-Herblain) avec captation de tes propres phrases et leur répétition avec écho/déformation. Quel est ton rapport avec la langue orale ? Popular music ? Et y a-t-il un rapport avec ton travail sur les ateliers d’écriture ?
Le seul rapport éventuel avec les ateliers d’écriture, c’est ce moment de fin de séance où on dit les textes, où on les retravaille dans l’instant, à la voix. La lecture en public pour moi c’est un partage fondamental. Arriver, et parler d’un auteur. Que ce soit Rabelais, Balzac ou Michaux. Ou Koltès. Ou préparer ses propres textes, comme je l’ai fait avec Tumulte, pour des lectures qui ne se reproduiraient jamais deux fois de la même façon, selon qu’on est dans une école d’art, dans un patelin de la Nièvre ou une maison de la culture de grande ville. J’ai beaucoup travaillé, ces deux ans, avec un musicien d’exception, le violoniste Dominique Pifarély. C’est une autre relation aux mots, qui n’empêche pas de se risquer dans l’actualité immédiate. C’est un domaine ouvert, mais encore beaucoup trop en friche ici, si on compare aux Etats-Unis ou même à l’Allemagne. Il y a des réserves très grandes d’expérimentation. Le travail avec l’ordinateur en fait partie, via des logiciels comme le très savant Max/MSP ou son dérivé Live : tout en lisant, je peux stocker des bribes d’accompagnement, installer des boucles ou des basses, on a beaucoup trop peu encore l’occasion de développer cette dimension-là.

François Bon et l’Ouest. Le nôtre, d’Ouest, pas celui des cowboys, celui des Charentes de ta jeunesse – tu évoques ton village dans Rolling Stones et dans Dylan –, la Vendée, tes invitations ici, etc…
Pour ce travail sur les Stones et Dylan, les question liées à l’espace, la ville, les déplacements, la façon dont on habite et circule, c’était très important : à la fois dans leur propre itinéraire, à la fois pour comprendre le nôtre dans une mutation territoriale complètement inédite. Alors oui, je travaille avec mes propres données, donc une petite ville du Poitou, ou l’enfance en Vendée. D’autre part, c’est historiquement un pays d’exil, et historiquement un pays de tradition protestante, ce n’est pas neutre : le grand-père de Keith Richards s’appelait Dupré, Kerouac était littéralement hanté par son origine bretonne… Après, ça s’arrête là. Quel est mon territoire imaginaire ? J’ai peur qu’il s’arrête désormais aux livres que j’ai lus. Nous avons tant travaillé sur nous-mêmes pour nous ouvrir à un peu d’Asie, un peu d’Amérique. Et sans doute aussi, dans ce rapport aux lieux, que l’écran et la connexion ADSL changent la donne. L’ouest est dans la tête.

jeudi, 27 septembre 2007

André et Dorine

André Gorz, dernière lettre à D. 
L ettres à D. Histoire d’un amour (1), paru en septembre 2006, sera son ultime texte. A 84 ans, André Gorz a choisi de partir avec Dorine, 83 ans, sa femme. «Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes dit que si, par impossible, nous ­avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble.» C’était la fin du livre. Hier, sur la porte de leur maison de Vosnon, dans l’Aube, où le couple s’était retiré depuis une vingtaine d’années, un simple message sur la porte : «Prévenir la gendarmerie». Une amie s’en est chargée. Ils reposaient tous deux côte à côte. Lettres à D., qu’André Gorz racontait avoir écrit en pleurant, disait toute la passion et la reconnaissance qu’il avait pour D., Dorine.
«Long dialogue».  Au soir d’une carrière bien remplie de philosophe et de journaliste, André Gorz ne pensait qu’à elle, seulement à elle, qui l’avait soutenu toutes ces années dans l’ombre. Il fallait en léguer une image pour qu’elle lui survive. «Cette présence fut décisive dans la construction d’une œuvre dont la visibilité ne porte qu’un nom alors qu’elle fut celle d’un couple, le fruit d’un long dialogue.» De traces biographiques, il ne reste que les siennes à lui, mais il faut toujours voir D. dans ses pas.
André Gorz a eu plusieurs identités, même si pour D., «il a toujours été Gérard». Né à Vienne en février 1923 de père juif et de mère catholique, sous le nom de Gérard Horst, il s’exile à Lausanne au moment de l’Anschluss. C’est en Suisse, où il étudie la chimie, qu’il rencontre Jean-Paul Sartre, venu donner une conférence en 1946. Si le philosophe l’encourage à travailler sur son essai philosophique, Fondements pour une morale, cette somme ne sera finalement publiée qu’en 1977.
L’existentialisme sartrien correspond à son expérience vécue, celle d’un être «injustifiable» qui, dans son premier livre publié, le Traître (1955), longuement préfacé par Sartre, tente de «se restituer tout, comme venant de lui-même».
Après la période sartrienne - qui l’a vu aussi concevoir la plupart des numéros des Temps modernes de 1967 à 1974, ne quittant le comité de rédaction qu’en 1983 -, Gorz intègre à la philosophie morale et existentielle une dimension sociologique et économique. En ce sens, les Adieux au prolétariat (1980) marquent une nouvelle saison de la réflexion particulièrement féconde, puisque Gorz, de façon quasiment prophétique, annonce la fin de la centralité du travail industriel dans les sociétés capitalistes. Dès lors, rares sont les analyses des métamorphoses du travail qui ne réfèrent pas à celles d’André Gorz. Et quand des thèmes comme «la fin de la modernité» ou la «crise de la raison» deviennent quasiment des slogans, il insiste, lui, sur la crise, et la fin d’une rationalité économique dont le propre est de se renverser, de provoquer la cassure verticale des vieilles agrégations sociales (les «classes»), et de laisser ­apparaître de nouvelles élites hyperproductives, seules aptes à bénéficier des services. Aussi finit-il par montrer que l’immatériel, favorisé par la généralisation des outils informatiques, devient la forme hégémonique du travail et le «poumon» de la création de valeur. Toute la tentative d’André Gorz aura été d’étudier les conditions auxquelles une société peut récupérer son contrôle sur l’économie. Son dernier essai, l’Immatériel, explorait le potentiel de subversion, de gratuité et de ­liberté qu’il y a dans l’économie de l’immatériel.
Grand reporter.  Parallèlement à son œuvre philosophique, Michel Bosquet (Bosquet, traduction française de Horst) poursuit une carrière de journaliste amorcée à Paris-Presse, puis à l’Express. Il suit Jean Daniel lorsque celui-ci transforme, avec Claude Perdriel, France Observateur en Nouvel Observateur en novembre 1964. Grand reporter, spécialiste des questions économiques, Michel Bosquet en sera un des rédacteurs en chef à partir de 1981. A la fois dans son travail philosophique et dans son métier de journaliste, il sera un des penseurs de l’écologie politique.
Il avait abordé Dorine, anglaise d’origine, un soir neigeux, le 23 octobre 1947, pour l’inviter à aller danser et ne l’a plus jamais quittée. Elle était atteinte d’une affection évolutive depuis de nombreuses années. Ils avaient choisi de ne pas avoir d’enfants. André Gorz disait à Libération, en septembre 2006 : «A mon avis, les bons pères sont ceux qui ont eu besoin de père dans leur enfance. Moi, je n’avais pas envie d’avoir de père parce que je n’aimais pas mon père. […] Tous les deux, on n’a pas de continuité, ni rien à transmettre. Nous n’avions pas de famille à fonder pour transmettre quoi que ce soit, puisque nous ­n’avions jamais eu de famille nous-mêmes. Si nous avions eu des enfants, j’aurais été jaloux de Dorine. Je préférais l’avoir pour moi tout seul.»
(1) Editions Galilée.
FREDERIC ROUSSEL (Libération 25 septembre 2007)

lu sur le site du Monde ce soir

 

"Choc" décide de ne pas publier une photo de Nicolas Sarkozy

 

Le magazine Choc (édité par la Société de conception de presse et d'édition, SCPE, groupe Lagardère) a décidé de ne pas publier un article comportant une photo de Nicolas Sarkozy, prise par l'AFP, sortant du conseil des ministres du 12 septembre avec un courrier manuscrit sous le bras. Agrandi par la rédaction de Choc, ce courrier, écrit par une femme selon le bimensuel, comportait un mot doux : "J'ai l'impression de ne pas t'avoir vu depuis une éternité et tu me manques. Jeudi on part faire notre virée à Essaouira pour mon [illisible]. Mais j'aimerais bien réussir à te voir la semaine ou le week-end suivant. Millions de Besitos." De quoi alimenter des rumeurs... 

 


Est-ce une censure ? "Absolument pas", répond Christophe d'Antonio, rédacteur en chef de Choc. "Nous avions récupéré la photo. N'ayant pas trouvé l'auteure de ce mot, nous avons décidé de ne pas publier l'article et la photo. Je n'avais d'ailleurs pas validé le texte accompagnant la photo", explique-t-il. PRÉCÉDENTS DANS LE GROUPE LAGARDÈRE

"La décision a été prise avec Marie-Laurence Vieillard, directrice de la rédaction, et Gérard Ponson, directeur, mais en aucun cas avec l'actionnaire qui ne découvre Choc qu'une fois sorti dans les kiosques", ajoute-t-il. "Nous savions le samedi matin que ça ne serait pas dans le journal qui partait à l'imprimerie le samedi soir", poursuit-il. "Cette photo nous a amusés car on se disait : Nicolas Sarkozy lit le courrier de sa maîtresse pendant le conseil des ministres", poursuit Christophe d'Antonio.

Le site Bakchich, qui a révélé l'information mercredi 26 septembre, écrit, malgré les dénégations de Choc : "Bakchich maintient l'intégralité de ce qui a été écrit, à savoir que l'article prévu a été zappé au dernier moment du chemin de fer du journal destiné à l'imprimerie."

Le doute s'explique par les précédents qu'a connus le groupe Lagardère. En mai, la non-publication par Le Journal du dimanche d'un article sur le fait que Cécila Sarkozy n'ait pas voté au second tour de l'élection présidentielle a suscité des interrogations. Dans Paris Match, la disparition des bourrelets présidentiels a également posé question. Il y a plus d'un an, Alain Genestar a été évincé de la direction de Paris Match pour avoir publié une photo à la "une" de Cécilia Sarkozy aux côtés du publicitaire Richard Attias. Les sociétés de journalistes des rédactions des journaux du groupe Lagardère se sont dit vigilantes face à ces intrusions.

Il y aurait eu une tentative de retirer la photo de la circulation à l'AFP. Des accusations démenties par la directrice du service photo, Marielle Eudes, qui affirme qu'"il n'a jamais été question de retirer la photo". "Pour moi, c'est une photo ordinaire de sortie de conseil des ministres, affirme-t-elle, il n'y a eu ni pression, ni autocensure."

Pascale Santi

lundi, 24 septembre 2007

lu ce soir sur le site de Rue 89

 

Le philosophe André Gorz et sa femme unis jusque dans la mort

Par Zineb Dryef (Rue89)    18H35    24/09/2007

Il avait dit de sa "Lettre à D." qu’elle serait son oeuvre ultime. Ce lundi, André Gorz, 84 ans, et sa femme Dorine, 83 ans, se sont donnés la mort. Dans le milieu très sérieux de la pensée, André Gorz avait, il y a quelques mois, ému ses pairs. Le critique du capitalisme, l’existentialiste marxiste rendait hommage à sa femme malade dans des lignes amoureuses rares de justesse et de beauté.

La sachant condamnée, l’amoureux fou avait pris sa plume pour lui dire combien il l’aimait, combien il regrettait de l’avoir négligée, combien il la trouvait belle. Dans le récit de ces cinquante-huit ans de vie commune se lisait la promesse de ne pas survivre à l’autre:

"Il fallait aussi que notre amour soit 'aussi' un pacte pour la vie. Je n’ai jamais formulé tout cela aussi clairement. Je le savais au fond de moi. Je sentais que tu le savais. Mais la route a été longue pour que ces évidences vécues se fraient un chemin dans ma façon de penser et d’agir."

Ayant tout quitté pour rester auprès d’elle, André Gorz était heureux. Ceux qui le connaissaient de longue date, ceux qui ont lu sa "Lettre à D." comprendront son incapacité à vivre sans elle, son seul inexplicable philosophique:

"C’est cela: la passion amoureuse est une manière d’entrer en résonance avec l’autre, corps et âme, et avec lui ou elle seuls. Nous sommes en deçà et au-delà de la philosophie."

Leur exceptionnel amour, écrivait-il, tenait en ce qu’elle le faisait "exister", "accéder à un autre monde". C'est vers ce nouvel ailleurs que sont partis les amoureux de l'Aube.

mardi, 18 septembre 2007

"oui ma vie"

 

vous avez été placée à quinze ans

oh oui

vous êtes devenue comment on pourrait appeler ça

bonne une bonne monsieur oui une bonne une bonne à tout faire

bonne à tout faire donc dans une famille à bordeaux

oui j’étais place euh pas loin du cours portal justement c’était une dame qui connaissait le couvent où j’étais enfin l’orphelinat quoi elle était recommandée par le couvent elle faisait cette dame elle vendait elle tenait un magasin et lui le monsieur était lui euh il avait une place euh d’état j’sais pas moi quelque chose de bien quoi il avait un fils de quatre ans et moi j’étais chargée de m’en occuper on m’envoyait à dax à saint-vincent de paul pas loin de dax à garder le petit qui avait quatre ans et la guerre a éclaté à ce moment-là

et vous aviez quinze ans

j’avais quinze ans

et là je suppose que ce n’était pas la semaine des 35 heures

ah non parce que c’était nuit et

oui

nuit et

oui

nuit et

jour

oui enfin pas nuit et jour mais enfin tard le soir surtout quand y’avait des invités mais là j’ai pas à me plaindre j’étais bien placée là

vous étiez heureuse

heureuse faut pas pousser hein monsieur heureuse heureuse je sais pas trop ce que ça veut dire ce mot hein j’étais bien là mon père m’a sortie c’est dommage parce qu’il craignait pour le c’était pas loin des quinconces il craignait pour les obus vous voyez alors j’ai fait après aide-ménagère j’allais faire des ménages à droite à gauche fallait aller fallait faire trois kilomètres pour aller d’un une heure d’un côté puis trois kilomètres plus loin deux heures et puis voilà c’que j’ai fait toute jeune et alors après à l’âge de 17 ans je suis rentrée dans les tramways dans les tramways de bordeaux et qu’est-ce que vous avez là

caissière receveuse j’encaissais

ah bon c’était plus calme là

oh oui là ça me plaisait ça j’étais à bel air je voulais pas aller à l’usine ah mon père n’aimait pas

ça consistait en quoi

eh bien fallait encaisser l’argent et

mais dans le tramway

dans le tramway les gens rentraient et je me tenais à l’entrée et ils me donnaient de l’argent je leur donnais un ticket et je ou alors je poiçonnais ceux qui avaient des tickets oui voilà ma vie monsieur

votre vie professionnelle

oui ma vie

vendredi, 14 septembre 2007

cet article de Philippe Ridet lu sur le site du Monde, aujourd'hui

 

  LE PRESIDENT TOUT INFO

"C'est un président qui s'ennuie au mois d'août près des pontons de Wolfeboro. Alors il téléphone. A François Fillon, son premier ministre, et à Claude Guéant, son secrétaire général, bien sûr. Mais aussi aux conseillers, aux petites mains de l'Elysée. Loin de la France, il a le sentiment que les choses lui échappent. Au cours d'un aller-retour à Paris pour les obsèques du cardinal Lustiger, il a confié à l'un de ses interlocuteurs : "Je veux que les Français sachent que je m'occupe d'eux, même en vacances."

 

Ah ! Ces foutues vacances... Si longues, si vides d'action. Un autre jour, il appelle un de ses collaborateurs.

Sarkozy. "Quel est l'état d'esprit des parlementaires ?

Le conseiller. - Tu sais, ils sont tous en vacances.

Sarkozy. - En vacances ? Ah les cons !"

Aussi, ce dimanche 19 août, quand, tout juste rentré dans la matinée de son séjour américain, il réunit ses principaux collaborateurs à l'Elysée, c'est une tornade qui s'abat sur eux. Gonflé à bloc, boulimique d'action, il tempête et vitupère. Angoisse de voir les ministres prisonniers de leur administration ? Panique devant le temps qui fuit inexorablement ? Le président a décidé d'accélérer encore le tempo. "Pourquoi n'y a-t-il rien à mon agenda ?, s'agace-t-il, dans un mouvement d'épaule. Et ce dossier, pourquoi je ne l'ai pas reçu ? Je le veux demain." Au passage, il lance une recommandation : "Je veux que vous travailliez avec un coup d'avance." Même si les sondages le portent encore haut, le chef de l'Etat a bien noté qu'il obtenait une adhésion plus faible sur certaines de ses réformes. Il en a tiré un axiome : "C'est parce que je bouge que les Français me suivent."

 Agir, quitte à survoler les problèmes. Réagir, quitte à se laisser guider par son émotion. De candidat qui inquiète, Nicolas Sarkozy est passé sans transition au statut de président qui bouscule. Qui recadre. Qui colle à l'actualité. Qui fait des coups. Et les réussit. "Il ne tiendra pas", murmurent les sceptiques, les habitués du train-train chiraquien déboussolés par l'express Sarkozy. "On va se faire allumer comme des perdreaux si on reste immobiles. Je veux aller encore plus vite", a-t-il expliqué à ses conseillers.

Alors, le président a rempli son calendrier jusqu'à la gueule, les conseillers ont remis en chantier les projets de réformes et les journalistes ont suivi, au rythme d'un déplacement par jour ou presque. Bayonne, Ajaccio, Strasbourg, Rennes, Berlin, Budapest : le chef de l'Etat veut être partout à la fois, "créer le message et l'événement pour prendre l'opinion de vitesse", comme le raconte l'un de ses conseiller.

Le jeudi, David Martinon, porte-parole de l'Elysée, officialise l'agenda du chef de l'Etat. Journée noire pour les journalistes accrédités à l'Elysée. Ce jour-là, ils doivent modifier le leur, annuler des rendez-vous avec leurs sources, déplacer des déjeuners, retarder la rédaction de certains articles. Car chaque jour ou presque est l'occasion d'un déplacement. "C'est un effet heureux de cette méthode", s'amuse un ministre. Transportée de Transall en bus sur tous les fronts de "l'actu Sarko", la presse tente de conjurer le piège.

Mais pour décrypter, analyser, expertiser, il faut du temps. Et quand celui-ci se présente enfin, le président est passé à un autre sujet, et la presse à une autre polémique.

 Cette nouvelle forme de zapping fait des heureux : les chaînes d'information continue. Organisant son agenda comme un rédacteur en chef du journal télévisé son "déroulé", alternant temps forts et temps faibles, Nicolas Sarkozy a anticipé le mode de fonctionnement des nouveaux médias. "C'est du pain bénit, s'enthousiasme sans fard Jean-Claude Dassier, patron de LCI. Il fait vivre la chaîne. Avec lui, ça bouge !" Trop ? "Il crée l'actu en permanence, explique Valérie Lecable, directrice générale d'i-télé. Notre boulot, c'est de donner l'info. On ne va pas s'autocensurer au prétexte qu'il y aurait trop de Sarkozy."

Les chaînes généralistes ont maintenant deux journalistes accrédités à l'Elysée, là où un seul suffisait du temps de Jacques Chirac. L'afflux d'images oblige à des choix draconiens. "C'est d'autant plus épineux que Sarko sait rendre les sujets intéressants", admet François Bachy, chef du service politique de TF1. A France 2 aussi, on tente de mettre de l'ordre et du sens dans l'agenda du président. "Nous essayons de ne pas nous enfermer dans le compte rendu quotidien, explique Michaël Darmon, journaliste accrédité à l'Elysée. Ce qu'il faut, c'est dispatcher Sarkozy dans les services afin d'apporter de l'expertise."

Après un début de mandat dominé par les questions internationales (G8, traité européen simplifié, infirmières bulgares), et les premiers signes de dégradation de l'économie, le président de la République a senti qu'il devait revenir sur le terrain. "Les craintes sur le pouvoir d'achat l'ont obligé à faire preuve de créativité. A trouver d'autres territoires de réformes", avance un collaborateur. Georges-Marc Benamou, son conseiller pour la culture et la communication, témoigne : "Selon lui, les débuts de mandat créent une dynamique sur laquelle il faut s'appuyer. Je l'avais entendu de la bouche de Mitterrand comme je l'ai entendu de la sienne : "Quand on a 50 ans et qu'on a été élu pour la première fois, on peut vraiment réformer.""

 Le chef de l'Etat dispose d'un atout que ses prédécesseurs n'ont jamais utilisé avec autant de maestria : son agenda. Il le fait et le défait tous les matins, à partir de 8 h 30, lors d'une réunion avec une dizaine de proches collaborateurs, au gré des propositions et de son intuition du moment. Chef de cabinet, Cédric Goubet en est l'organisateur. Mais le président en reste "le grand architecte". "L'agenda est un outil stratégique et politique à part entière, explique Goubet. Il ne veut pas le subir. Il le veut vivant, souple et réactif. C'est pour lui une pâte à pétrir et une manière de garder ses collaborateurs sous pression."

Afin de ne pas se laisser "enfermer dans le palais" et de "garder le fil avec les Français", Nicolas Sarkozy modifie, ajoute, supprime jusqu'au dernier moment les cases de son emploi du temps. Dernier exemple, le 12 septembre, avec l'annulation in extremis d'un discours très attendu par les syndicats. Ce jour-là, Nicolas Sarkozy a tout annulé pour honorer sa promesse de se rendre aux obsèques d'un policier tué accidentellement alors qu'il assurait la sécurité d'un déplacement présidentiel. Le compassionnel, plutôt que l'institutionnel.

 Par nature, il compatit sincèrement ; par calcul politique, il connaît les avantages de la posture. Le matin du 22 août, il découvre, indigné, le reportage de LCI sur ce lycéen de 17 ans, d'origine angolaise, victime d'insultes racistes de la part de son professeur. "C'est inadmissible, dit-il un peu plus tard devant ses conseillers. Je veux recevoir ce garçon et son père." Mais c'est Cédric Goubet qui lui propose de recevoir le mari et la soeur des deux infirmières assassinées le 18 décembre 2004 à l'hôpital de Pau par un déséquilibré, meurtres pour lesquels un non-lieu psychiatrique a été prononcé en août - et immédiatement contesté en appel. "Leur lettre est arrivée sur mon fax. J'ai tout de suite compris qu'elle intéresserait le président", explique M. Goubet.

Tout y est : la douleur des victimes, l'insensibilité de l'administration. Deux jours plus tard, le 24 août, en marge d'un déplacement à Bayonne, le chef de l'Etat recevra les signataires de la lettre, se plaçant délibérément à leurs côtés. "Il aurait pu être un formidable patron de rédaction, explique un proche. Il sent les sujets." "Il a fait tous les métiers de la politique, explique Catherine Pégard, sa conseillère spéciale, ancienne rédactrice en chef du service politique du Point. Il sait comment la presse restituera un événement."

Une petite cellule à l'Elysée s'occupe tout particulièrement de repérer, 24 heures sur 24, les faits d'actualité susceptibles de requérir l'attention du chef de l'Etat. "Ça existait déjà, explique Emmanuelle Mignon, directrice de cabinet du président, je l'ai simplement étoffée." Et professionnalisée. Outre les gendarmes et les policiers qui la composent, Emmanuelle Mignon a fait venir des "gens de la société civile". Comme par hasard, il s'agit d'étudiants d'une école de... journalisme.

Il est loin, en tout cas, le temps où Jacques Pilhan, conseiller en communication pour François Mitterrand puis pour Jacques Chirac, théorisait la rareté de la parole présidentielle. De cette théorie, Nicolas Sarkozy n'a rien gardé. "Le dogme Pilhan ne correspond plus à notre époque", explique Catherine Pégard.

"Mon élection est la conséquence du changement de la société, et non pas sa cause", aime à dire le chef de l'Etat. Tous les conseillers s'accordent sur un point : "Quand le président parle avant, ça se passe plus facilement après, ça fait bouger les conservatismes." Alors qui pourrait lui dire de restreindre son expression, de raréfier ses apparitions ?

A l'Elysée, personne ne s'inquiète du jour où cette suractivité passera pour une manie, où le compulsif l'emportera sur le compassionnel. "Pourtant, le président sait aussi prendre le temps de réfléchir, raconte un proche. L'autre jour, de la fenêtre de mon bureau, je le voyais lire ses dossiers. C'est une image qu'on ne voit jamais." Jusqu'à quand ?"

jeudi, 13 septembre 2007

j'ai appris que cette dame rencontrée il y a quelques années était en train de mourir

 

puis après ma mère m’a mise à la couture la couture des leçons de broderie enfin tout ce qui peut servir à une femme quoi à ce moment-là maintenant on le fait plus mais à ce moment-là c’était ça

et vous avez travaillé à quel âge pour un patron

euh vraiment pour un patron c’est quand je suis rentrée à l’asile d’aliénés à cadillac euh pardon je m’approche un peu de vous parce que je vous vois tendre le bras (elle rit) euh là avec le micro là alors quand je suis rentrée je me suis mariée et je suis rentrée à l’asile à cadillac asile d’aliénés j’y suis restée trois ans

et là vous faisiez quoi là-bas

euh les malades les folles on s’occupait des… oui

ça devait être dur non

oh que oui c’était dur j’ai pas pu y rester

vous aviez quel âge là

euh 20 ans

jeune très jeune en plus

ouais c’est pour ça que j’ai des connaissances assez poussées sur certaines choses sur certaines maladies et ainsi de suite

et là vous vous occupiez de ces personnes là enfin les

oh les malades les folles on s’en occupait oui oh oui oh oui on s’en occupait beaucoup eh oui oh oui le matin vous arriviez fallait les les les lever quoi certaines et ainsi de suite alors je vous donne à penser tout ce qu’on pouvait trouver quand euh on les levait elles faisaient tous leurs besoins on n’avait pas comme maintenant des couches c’était c’était effrayant je n’ai pas pu y rester d’ailleurs j’ai pas pu non je crois que moi aussi oui

oui

oui

oui

moi aussi on m’aurait enfermée (elle rit fort, très fort)

et dans cette maison d’aliénés c’était qui qu’on envoyait

euh surtout des prostituées à ce moment-là oui c’est pour ça que toutes ces maladies vénériennes je les connaissais parce qu’elles étaient toutes euh c’était affreux la syphilis c’était affreux

des prostituées

des prostituées

mais qui devenaient folles qui

oui oui oui oui oui

et pourquoi on les envoyait à cadillac spécialement y’avait une raison

euh ben oui parce que euh c’est euh c’est un asile d’aliénés de fous oui oui oui oh oui vous aviez des

personnes jeunes

oh des personnes jeunes oui euh dans les prostituées vous aviez des personnes de moins de 30 ans oui affreux c’était affreux c’était elles avaient des elles étaient ta… pfuut c’est j’ai pas pas pu y rester 3 ans ça a été suffisant alors euh après bon ben j’ai cousu quoi chez moi

dimanche, 09 septembre 2007

LES DIABLES ROUGES

 

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vos parents faisaient quoi

mon père quand il est arrivé à bordeaux a travaillé dans une fonderie en Espagne il tissait des bas de soie et ici mouleur c’était une autre paire de manches il a travaillé 30 ans dans la fonderie rue Achard ma mère par contre quand je suis née et après il y a eu mon frère après bon elle a travaillé un peu cours du Médoc moi j’allais à l’école rue Dupaty j’ai eu une enfance normale enfin c’est vrai qu’il y a eu le début oui parce que pour les réfugiés espagnols c’était pas toujours facile nous aussi on a eu droit à sale race

les petits français

oui oui on nous le disait malgré que

mais comment vous le viviez ça

à votre avis mal mal mal quand on nous traite de sale race c’est pas toujours très agréable mais bon une fois que nos parents se sont fait connaître on avait les mêmes coutumes qu’eux n’est-ce pas ce qui a fait beaucoup de tort c’était cette image de rouge les rouges moi ma mère quand elle est arrivée dans le Doubs on la regardait parce qu’on disait que les rouges ils avaient des cornes et une queue comme le diable c’était des diables des diables ma mère on la faisait tourner pour voir si elle avait pas une queue et des cornes bon il faut se mettre dans ces mentalités 30 39 les gens n’étaient pas très évolués après aucun problème aucun problème c’est sûr qu’à la maison c’était un peu dur pour les fins de mois mais bon pour la plupart hein et puis je voulais vous dire je peux y’a quand même un paradoxe moi petite on nous nous appelait les apatrides alors que je suis née en France mes parents sont des réfugiés espagnols en fait c’est ça en France on est espagnol donc on est étranger même moi malgré ma nationalité française j’ai toujours été considérée comme espagnole et on va en Espagne et on est considéré comme français là-bas quand on arrive on nous dit voilà les français qu arrivent et ici euh on nous traite d’Espagnols ouh ça

et vous une fois que vous avez été mariés

on a vécu trois ans à Bordeaux et après Lormont en 1970 les premiers logements à Génicart sur le bord de la nationale ça fait 34 ans qu’on est là Lormont ça commençait Lormont c’était des appartements qui étaient super modernes parce que nous ce qu’on a connu autant mon mari que moi c’est euh des vieux immeubles à Bordeaux où il y avait pas d’eau courante les toilettes fallait descendre les étages un seul pour tout l’immeuble moi nous on quand j’étais petite pour l’eau il fallait aller au coin de la rue à la pompe pour chercher l’eau et quand on faisait notre toilette on la faisait à l’évier notre mère chauffait une bassine d’eau et nous baignait l’un après l’autre avec la même eau c’était comme ça à l’époque c’était vraiment euh alors quand on est arrivé dans tout ce confort on vivait dans une pièce de 4 mètres carrés où on y faisait tout et là on a eu 4 pièces la salle des bains les toilettes l’appartement chauffé plus de mazout là enfin on a pu vivre comme une personne dans ces années –là moi je pense que le début des années 70 c’était de bonnes années y’avait du travail oui oui et on était jeunes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

mercredi, 05 septembre 2007

S'AIMER LOIN DE FRANCO

 

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 et vous vous êtes d'origine espagnole

oui oui mon père était né à Grenade (elle râcle sa gorge) et ma mère près d'Aubernados à côté de Nabila comme y'avait beaucoup de misère mon père à l'âge de 3 ans a émigré près de Tarrasa c'est prêt de Barcelone et ma mère aussi ses parents sont venus aussi à Tarrasa parce qu'à Tarrasa y'avait beaucoup de filatures on y filait les bas de soie mon père filait les bas de soie et ma mère travaillait aussi là ils se sont connus là et après il y a eu la guerre d'Espagne chacun a fait sa petite vie de son côté et ils sont passés en 39 au moment où Franco a pris le pouvoir en Espagne et après ils se sont retrouvés en France après beaucoup de péripéties bien sûr

de quelles sortes

ma mère est arrivée avec toute sa famille dans le Doubs ma mère s'est retrouvée à Péronne à cueillir les betteraves dans le sol glacé tout ça ils ont passé énormément de misère mon père a été dans les camps d'internement prêt d'Argelès tout ça y'a eu pas mal de camps et mon père a eu la chance de ne pas partir en Allemagne mais il a aussi travaillé pour eux ces allemands à la base sous-marine à Bordeaux

ah oui

comme énormément de réfugiés politiques à l'époque et puis il a été aussi du côté de Tarnos bon beh il s'évadait on le prenait il se ré évadait on le reprenait et puis finalement ils se sont retrouvés parce que mon père est arrivé en France tout seul lui à l'âge de 20 ans

et votre maman

avec ses parents et ses frères

mais ils se connaissaient déjà

oui oui mais ils étaient ensemble déjà oui oui amoureux l'un de l'autre déjà ils se sont retrouvés dans les années 40 du côté de euh dans le Lot-et-Garonne et c'est là qu'ils ont fait leur vie et c'est là où je suis née en 41 je suis née à Agen moi

et moi à Marmande

je connais bien Marmande parce que j'y allais passer énormément de vacances parce qu'on avait aussi des amis qui étaient réfugiés politiques

oui et il y a beaucoup d'Espagnols dans le

oui oui c'est ce que j'allais vous dire enfin beaucoup de réfugiés moi je dis bien réfugiés politiques parce que c'est pas la même chose que les immigrés qui sont arrivés après mais quelle est la différence

les réfugiés sont venus parce qu' ils acceptaient pas le régime de Franco

oui

et les immigrés sont venus parce qu'ils crevaient la misère en Espagne et ils sont venus travailler et puis survivre quoi et puis beaucoup sont venus faire de l'argent et sont repartis en Espagne

et les réfugiés sont restés par contre

oui en principe oui

parce qu'ils avaient un ressentiment

c'est à dire nous tant que Franco est pas mort on est pas allé en Espagne

ah bon pas du tout

moi j'ai connu l'Espagne en 78 voilà

et vous vous avez grandi dans le Lot et Garonne

jusqu’à cinq ans après je me suis retrouvée à Bordeaux mes parents sont partis à Bordeaux

pourquoi Bordeaux

parce que les réfugiés politiques ils ont toujours été regroupés se sont toujours retrouvés entre eux en association en syndicats et on s’est toujours retrouvés et le dimanche il y avait des fêtes euh ils étaient très très unis nous qui étions en ville on allait voir ceux qui étaient dans les campagnes et on allait à l’époque des vendanges les aider on se retrouvait tous les dimanches on était heureux d’être ensemble de manger ensemble nos parents parlaient de leur chez eux en Espagne de leurs souvenirs de la guerre et surtout surtout de l’avenir parce que quand ils sont arrivés en France ils pensaient pas rester en France aucun d’eux eux pensaient que Franco allait pas rester longtemps allait mourir ou qu’on allait enlever et eux pourraient rentrer malheureusement Franco est resté encore 40 ans alors euh ils avaient 60 ans quand il est mort 60 65 ans c’était trop tard pour beaucoup de retourner en Espagne leur famille était ici leurs enfants avaient été élevés en France

donc vos parents quittent la terre pour la ville

ben oui ben oui

mais vous savez pourquoi

ils se sont regroupés avec d’autres réfugiés et puis le travail monsieur le travail il fallait faire gaffe aux allemands parce que ceux-là ils vous envoyaient dans des camps nous les rouges

à Bordeaux vous habitiez où

à Bacalan rue Chantecrit

ah d’accord

j’y ai grandi jusqu’à ce que je me suis mariée avec Pépito le fils d’ami de mon père on s’est rencontrés enfants on s’est un peu congratulés quand on avait 16 ans et puis voilà quoi ça a continué on s’est connus parce que nos parents étaient dans le même syndicat

c’était comment Bacalan

enfin non pas vraiment Bacalan moi c’était Bordeaux Nord Bacalan c’était mal famé j’ai eu une enfance heureuse moi monsieur

 

 

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