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samedi, 24 février 2007

"A une passante"

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Derrière eux, c’est à dire derrière elle et lui, beaucoup de poulets, de taille différente mais tous élevés en liberté dans la ferme où lui aussi a été élevé – c’est au fin fond de la Dordogne –, cuisent à feu vif et à la broche ; il fait très froid ce matin-là mais comme d’habitude ils sont tous deux en T-shirt, lui plaisante : « Vous êtes sûr que vous ne voulez pas plutôt un dos rôti ? » et elle sourit imperturbable malgré la blague utilisée pour tous les clients de tous les marchés de la semaine quelle que soit la saison. Lui me dira de leur rencontre un peu plus tard : «  … à l’intérieur, j’ai pu entendre des cris, à l’intérieur de cette boîte de ce pays du bout du monde et ce sont des cris de joie. Elles ont reconnu la musique de leur région, elles se mettent à hurler alors, à pousser de longues mélopées stridentes avec la langue qui vibre entre leurs lèvres. Elles se mettent à danser. Les autres jeunes filles quittent la piste parce qu’elles savent qu’elles vont recevoir des coups de pied, des coups de poing, de coude, de genou, elles se réfugient contre nous, les étrangers accoudés au bar, pour nous tripoter mais malgré l’agilité de leurs mains, nous ne leur prêtons aucune attention fascinés par la danse étourdissante des côtières, celles qui se sont métamorphosées en Souveraines, qui tiennent enfin leur revanche, celles que les citadines regardaient quelques accords plus tôt avec mépris parce que provinciales, parce que plus noires avec cheveux plus crépus, nez plus épaté… Le temps d’une danse, les Souveraines sont à nouveau chez elles, dans ces villages de bords de mer, où les maisons sont de bambous et de roseaux, de terre séchés et où quand il fait trop chaud, elles se réfugient entièrement nues dans les vagues. Les citadines peuvent bien essayer de faire appel aux Dieux pour les mauvais sorts, rien, ni personne n’aura suffisamment de pouvoir pour empêcher les Souveraines de se déhancher, leurs membres de se tordre, leurs bras de s’agiter, leurs lèvres de s’humidifier et leurs seins de se gonfler sous le tissu léger des robes d’apparat, resplendissantes, flamboyantes sous les jets des lumières rouges, vertes, jaunes, de ces feux superbes d’artifices de vives couleurs clignotantes, bien au-dessus des fauteuils crasseux, cramés par les brûlures de cigarette et la semence masculine. Des robes d’apparat drapent les Souveraines majestueuses qui font maintenant entendre un chant et voilà qu’elles chantent comme elles criaient, à gorge déployée, avec les tripes vivantes et les langues chaudes dans la bouche à peine ouverte d’où coule la salive, d’inintelligibles mots pourtant si beaux. C’étaient mes copains – des célibataires comme moi, on est du même village, tous les ans on se payait un voyage – qui m’avaient poussé à rentrer dans cette boîte… mais moi ces endroits, c’est pas mon truc… Mais je l’ai vue… elle, elle pleurait au milieu de la piste et au milieu de toutes celles, ses sœurs, ses cousines qui dansaient, immobile. Je suis allé la rejoindre. Je l’ai prise dans mes bras, elle a eu comme un geste de recul, je lui ai souri et elle s’est laissée faire pour que nous tournions et nous avons tourné en effet, tourné, tourné, tourné, tourné, tourné, tourné, tourné, tourné, tourné, tourné, tourné, tourné, tourné, tourné jusqu’à ce qu’elle éclate de rire et que ses sœurs, ses cousines en tapant des mains fassent un cercle autour de nous. La musique a cessé. J’aurais voulu continuer à danser. Les côtières ne bougent plus hébétées par l’effervescence et les robes sont trempées, les coiffures défaites de sueur et le rouge à lèvres, la poudre, l’huile de coco coulent sur les visages… Et voilà qu’elles ont le désir de se précipiter vers les toilettes ; les étrangers, silencieux jusqu’à maintenant, les appellent pour qu’elles les rejoignent. Ils ont l’audace d’attraper les bras, les tailles, prêts à se battre pour avoir à côté d’eux non pas la plus jolie d’entre elles mais celle dont les seins ont les mamelons les plus durcis oubliant qu’elles ne dansent jamais pour eux sur la musique de leur bord de mer, que c’est la nostalgie qui les rend plus sensuelles.

A côté de moi, elle était blottie là et il y avait « A une passante » qui mystérieusement, habilement m’arrivait dans la tête, ce poème de Baudelaire qui commence par : « La rue assourdissante autour de moi hurlait.

Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,

Une femme passa… » Voilà, Monsieur, tout ce que je peux vous dire. J’espère que vous en ferez bon usage. »


 

vendredi, 23 février 2007

Vendredi 23 Février...




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Aujourd'hui, la journée se passe délicate et douce, sereine avec les miens... et pourtant ce fait divers me hante. Il y a trois ans, j'avais découpé ce court article dans un numéro de Libération.

Jeudi 22 Février...

 


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Les voisins de notre maison à A. sont âgés et ils partent se promener tous les jours à peu près à la même heure, c'est en fin d'après-midi et ce sont de courtes promenades. Lui porte toujours une capuche. Il est dément. C'est sa femme qui nous l'a dit : « Mon mari est dément ! » Chacune de ses dépressions le menait à Cadillac, de son dernier séjour, il est revenu « dément ». Cela ne se voit pas, pas du tout. Peut-être dans son regard, c'est vrai qu'il a l'air toujours inquiet, il donne l'impression de ne jamais vous reconnaître même si vous l'avez croisé quelques minutes auparavant. Je suis tout le temps dans notre jardin de notre maison à A., je plante, je gratte, je coupe, je fais des trous, je perce des tuyaux et surtout je regarde S. courir et je les vois aussi tous deux partir se promener, lui avec sa capuche et elle qui souffre. Elle ne supporte pas les mauvaises herbes. Elle donne du pain aux oiseaux, du pain trempé dans de l'eau. Elle va à la messe tous les dimanches, elle y va en courant (alors que les voisins d'à côté y vont en voiture) de peur qu'il prenne peur seul dans cette maison qu'il a construite de ses mains. Ils ont eu quatre enfants. L'un est mort à trois ans une nuit. Ils se sont rendus compte de sa mort au réveil parce que son frère qui partageait la même chambre criait : « Il ne bouge plus ! Il ne bouge plus ! » De la mort de son enfant, il n'en a jamais parlé. Elle dit qu'il l'aurait même oublié.

jeudi, 22 février 2007

Mercredi 21 Février...

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Aujourd'hui, dans la salle d'attente de la gynécologue de M., il y a eu ces deux heures qui se sont écoulées et durant lesquelles j'ai feuilleté une dizaine de vieux numéros de Elle et durant lesquelles il y a eu aussi cette appréhension que l'on vous apprenne que le col est trop ouvert, que l'on discerne une anomalie sur l'échographie, que la tension de la future maman est beaucoup trop basse, que, que, etc. Rien de tout cela heureusement et c'est le soulagement : V. n'est pas pressé, il va bien. M. doit surveiller sa température, sa toux, se reposer. Dans un des numéros de Elle, j'ai lu attentivement une interview de Jean-Louis Murat qui parle de la dignité d'être père. J'ai déchiré la page que j'ai cachée dans l'enveloppe aux échographies.

Cette rencontre-ci s'est faite un matin...

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Je lui ai dit : « Je vous écoute. », c'est tout ce que je lui ai dit. Elle m'a répondu : « Je vais raconter une histoire mais cette histoire, c’est ma vraie histoire à moi quand j’étais petite :  j’ai jamais connu mon père et puis les années passent et un jour, ma mère, elle me montre une photo, je lui dis à ma mère : « C’est qui ? Qui est sur cette photo ? – Mais c’est ton père ! – Mais il est où, mon père ? – Ton père ? Ton père mais il est mort ! – Il est mort… mais où il est mort ? – Il est mort à la guerre en France et il est mort presque le jour où tu es née. Toi tu es née le 11, lui il est mort le 13 février. – Je peux le voir ? – Non, non ma fille : ton père, il est mort en France. » Bon… et j’ai avancé dans l’âge, j’avançais et puis j’ai traversé la mer et je suis rentrée en France et après 40 ans, j’ai eu un clic ! Et mon père ? Je suis en France. Il est mort en France. Tout le monde dit que je lui ressemble. Je suis en France et lui aussi. Jamais je l’ai appelé Papa. Il est en France mais où ? Je me renseigne partout. J’écris au Ministère des Défenses et de l’Armée de Paris. Il m’envoie deux semaines après une lettre. Mon père est enterré à Hagenau. C’est à côté de Strasbourg ! Il me dit que j’ai le droit d’aller voir mon père, faire ce pélerinage : j’ai même droit à des billets de train avec les ascendants et les descendants. J’ai dit à mon fils aîné : tu m’accompagnes pour aller voir mon père ! On a pris tout ce qu’il faut. On a pris le TGV de Bordeaux à Paris, à Paris on a pris le métro. Vite, vite, vite. Dans le métro. Vite, la gare du Nord. Non ! La gare du Sud ! Prêt de Strasbourg, le train pour Hagenau. A 23h.30, on arrive. J’étais contente, contente, contente. En face : un hôtel ! « Vous avez une chambre pour nous ? – Bien sûr ! – Et le cimetière militaire ? – Il est pas loin. Dix minutes. A droite puis à gauche et il est là. Vous verrez demain. » Une chambre propre, jolie. Moi tellement contente… Je suis chez mon père. Le matin, je réveille mon fils : «  Vite, vite, mon père m’attend… Il sait que je suis ici ! » On a marché, marché et on a vu une porte et derrière le cimetière. Le cimetière ! Tellement beau, jolie, tellement propre ! J’ai poussé la porte et j’ai cherché le carré de mon père et tout de suite j’ai vu mon père, je suis tombé sur lui, je me suis couché sur lui, sur le corps de mon père… et mon fils : « Mais Maman, relève-toi ! Relève-toi ! Ne reste pas coucher comme ça. » Je dis : « Non, je suis avec mon père ! – Maman, relève-toi, Maman ! » Je me suis relevée et j’ai serré la pierre tombale. Je pleurais des larmes de joie, des larmes de tristesse. 60 ans après. Mon père, personne ne l’avait vu. C’est moi, sa fille unique, qui le voyait… personne ne l’avait vu, ni ma mère, ni ses parents… personne. Et mon fils a sorti le Coran et a prié pour lui et pour tous les autres autour. J’étais contente, contente, contente et j’ai dit à mon père : « A demain, je reviendrai. » et le lendemain, avant de revenir, je suis passé chez le fleuriste. « Madame, vous voulez quoi ? – Tout, je veux tout : c’est pour mon père ! » Mon fils a dit : « Maman, on est à pieds. Prends deux ! » Bon, j’ai pris deux, deux grandes jardinières que j’ai données à mon père. J’étais contente, contente, contente. Mais c’est le dernier jour et on est rentrés à Bordeaux. Je me sentais bien, apaisée et on me demande : « T’étais où en vacances ? – Je suis allée voir mon père dans sa maison. Il vit à Hagenau, prêt de Strasbourg. »


mercredi, 21 février 2007

La rencontre s'est faite en fin de journée, quand j'ai quitté cet homme, un chat est venu se frotter à mes jambes...

 

 

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L'homme rencontré aujourd'hui ne veut pas que j'écrive son nom, ni son prénom d'ailleurs.

Il ne veut pas non plus que j'écrive le nom de la ville où il vit mais il dit que le reste je peux : je peux écrire tout ce qu'il me racontera.

Ce monsieur a soixante dix sept ans, il est né au Maroc dans "un tout petit village" dont il ne veut pas me dire le nom : "Là-bas, on était tous très pauvres et pour manger, il n'y avait que le très peu donné par la terre." Il parle vite et j'ai l'impression que ce qu'il me dit, il l'a préparé consciencieusement: " Mon père est mort quand j'avais dix ans, j'ai été alors confié à ma grand-mère." Je lui demande de quoi son père est mort. " J'ai dû arrêter d'aller à la petite mosquée pour faire le berger, j'avais dix ans." Je lui demande à nouveau et un peu plus fort de quoi son père est mort." J'aimais faire le berger." Il y a un silence. " Mon père était toujours malade mais il fallait manger. Dans mon village, il n'y avait pas de médecin. Jamais mon père n'en a vu, il était malade, un point c'est tout et il est mort sans que l'on sache de quoi." Et aussitôt, il reprend le fil de son histoire, me racontant que vers quinze ans, il réussit à se faire embaucher dans la propriété de Français où les quatre centimes journaliers lui permettent de manger à sa faim (" mais juste à ma faim"), il réussit à se cacher quand on est venu chercher des jeunes comme lui pour faire la guerre en France contre les Allemands, "j'étais encore presque un enfant mais eux, il leur fallait du monde, je ne comprenais pas ce qui se passait : je voyais seulement les mères de ceux qui partaient pleuraient, ils partaient parce qu'on leur promettaient de l'argent." Il y a à nouveau un silence, long. "En échange de leur vie ?", c'est ce que je dis. Il ne parle pas tout de suite et quand il le fait, ce n'est pas pour répondre à ma question : " Je ne comprenais pas non plus, ce que faisait les Français au Maroc, pourquoi ils étaient là, pourquoi c'est eux qui avaient les richesses et le pouvoir, pourquoi il y avait la gendarmerie française… Tout ce que l'on voulait c'était manger, on ne se pose pas trop de questions quand on cherche à manger…" Il part ensuite pour Casablanca où il travaille dans le bâtiment, quand il a assez d'argent, il rentre au village: "je repartais une fois qu'il y en avait plus." Il se marie au cours de l'un de ses séjours mais continue à faire des va-et-vient, cinq enfants naissent et puis c'est le départ pour la France. "Comment avez-vous vécu l'indépendance de votre pays ?" c'est ce que lui demande. Il sourit :"Avez-vous déjà observé les poules qui cherchent leur nourriture, me répond-il ? Mon patron français nous a proposé de partir en France pour travailler avec lui, il s'occuperait de tout, même de faire venir nos familles. Il prenait soin de nous comme notre père alors personne n'a dit non : il disait que là-bas il n'y avait pas de route, pas de maison, qu'il fallait tout construire et qu'on aurait du travail jusqu'à la fin de nos jours, le patron disait que là-bas, on aurait une belle vie et puis il y avait de Gaulle qui parlait des droits de l'homme, qui disait que tous les êtres humains devaient être égaux… On a cru notre patron. On a cru de Gaulle…" Je lui demande s'il a été déçu. "On me dit souvent que j'ai quitté mon pays. Non ce n'est pas vrai, je suis venu travailler en France. J'ai suivi mon pain."


 

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